Entretien avec Thierry des Lauriers, DG Aux Captifs, la Libérarion

Aux Captifs, la libération x ESSEC

Synthèse de l’entretien du 11 mai 2021

Entretien mené dans le cadre du Panorama de l’Evaluation d’Impact Social, lancé afin de développer la connaissance des pratiques et tendances en matière d’évaluation d’impact social pour les opérateurs sociaux, les financeurs à impact et les structures évaluatrices.

Bonjour, pourriez-vous vous présenter et nous raconter votre parcours ? 

Bonjour, je suis Thierry des Lauriers, Directeur Général de l’association ‘Aux Captifs, la libération’. Mon parcours est vallonné : 

  • Création d’ingénieur sans frontière en 1982 
  • Départ en coopération en Éthiopie durant 18 mois 
  • Poste de contrôleur de gestion puis responsable de production chez Vallourec durant 6 ans
  • Poste de consultant pendant 20 ans 
  • Directeur général de l’association depuis 2010 
  • Pourriez-vous nous présenter également l’association Aux Captifs, la libération ? 

Fortement liée à l’Église Catholique, l’association des Captifs a été fondée en 1981 par le père Patrick Giros, prêtre du diocèse de Paris. Tous nos locaux se situent au sein de locaux paroissiaux de l’Église Catholique car toutes les implantations de l’association découlent d’initiatives locales de paroissiens et du curé. L’association n’a pour autant aucune dimension prosélyte, comme cela est prouvé très fréquemment par les audits de l’État. 

La structure détient une forte implantation dans Paris mais se développe en province de manière marginale depuis 2016. Aujourd’hui, elle s’appuie sur 67 salariés, 340 bénévoles et 16 services civiques et stagiaires. Financée à moitié par des fonds publics et à moitié par des fonds privés – fondations et financeurs équivalents mais également des appels à générosité du public-, son budget atteint les 5 millions€ par an.

Aux Captifs, la libération est une association dont l’activité cœur est d’aller à la rencontre et d’accompagner les personnes de la rue, qu’elles soient sans abris, prostituées ou autres. Les 300 bénévoles parisiens réalisent 50 tournées par semaine environ. Ils viennent en aide à 3 500/4 000 bénéficiaires chaque année, et apportent un suivi régulier à 1 000 d’entre eux : 

  • 800 individus en situation de grande précarité 
  • 200 en situation de prostitution

L’accueil proposé est dual : 

  • Simple accueil  
  • Accueil proposant des activités de dynamisation, reposant sur l’idée de rejoindre les bénéficiaires dans toutes les dimensions de leurs personnes, non pas simplement sur leurs problèmes d’accès aux droits. L’accompagnement social proposé essaie d’abord de développer l’intérieur de la personne en tant qu’être culturel, intellectuel, affectif et spirituel. 

Des partenariats existent avec des associations spécialisées pour permettre un accompagnement également sur tous les autres sujets, notamment l’accès aux droits communs. Et lorsque nous n’avons pas trouvé de partenaires adéquats, nous avons développé des activités spécifiques innovantes : 

  • Colocation solidaire avec 11 jeunes professionnels, dont certains ne sont plus très jeunes, et 21 personnes de la rue  
  • Parcours spécifique avec les personnes alcoolo dépendantes suivant une méthode spécifique de réduction des risques  
  • Tournées spécialisées pour les grands malades psy dans la rue 
  • Deux ateliers de pré-insertion professionnelle pour des personnes sans papiers issues de la prostitution essentiellement 
  • Dispositif de parcours de sortie de prostitution, agréé dans le cadre de la loi de 2016 de Lutte contre le système prostitutionnel 
  • Alors comment définiriez-vous la notion d’innovation sociale au sein des Captifs ? 

L’innovation étant un terme à la mode et qui permet notamment d’obtenir des financements, c’est une bonne question. Je pourrais la définir comme « toute action qui permet d’obtenir des financements » ce qui est cynique mais pas totalement faux. L’idée est de proposer des choses qui n’existent pas. 

  • Par exemple, notre colocation solidaire est née en 2010. L’association pour l’amitié avait déjà mis en place ce projet avant nous, mais ils n’étaient pas en mesure de répondre à notre besoin à l’époque. Aujourd’hui, nous travaillons étroitement en lien puisque les salariés de l’association pour l’amitié sont également salariés de l’association des Captifs.  
  • Sur la réduction des risques et des dommages liés à l’alcool, nous nous sommes fortement inspirés d’une pratique qui existait à Marseille chez les Saint-Jean de Dieu pour la réduction des risques liés à la toxicomanie. Il n’existait rien encore d’adapter à l’accompagnement des personnes de la rue alcoolo-dépendantes. 

Nous ne sommes pas les premiers à créer ces innovations mais nous sommes définitivement partis prenantes d’un courant innovant qui perturbe un peu les experts ne croyant qu’à l’abstinence complète. Je définirais nos innovations sociales comme des pratiques en rupture avec les pratiques habituelles.  

  • En ce qui concerne les tournées spécialisées, si les équipes mobiles de précarité (EMPP) réussissaient à faire totalement leur travail, peut-être que nous n’aurions pas besoin d’avoir mis en place cette équipe spécifique. Sa nouveauté est qu’elle est pluridisciplinaire, à savoir composée d’un travailleur social, d’un(e) infirmière et d’un psychologue qui va prendre le temps de créer du lien avec la personne dans son entièreté et de l’accompagner dans toutes ses démarches.

Il n’y a rien de spécifiquement innovant dans nos idées ; on rassemble simplement plusieurs idées qu’on met en pratique et on obtient ainsi des résultats qui surprennent tout le monde, à commencer par l’ARS. 

  • Les parcours de sortie de prostitution n’ont rien de spécifiquement innovant. C’est une pratique qui n’est pas assez présente et simplement pas assez portée. 

Forte de son statut juridique d’OACAS, l’association des Captifs peut mener les ateliers d’insertion professionnelle et faire travailler des gens qui légalement n’ont pas la capacité de le faire. Pour caricaturer brièvement, nous faisons du travail au noir légal. L’innovation repose sur l’idée de proposer un levier de sortie de la prostitution à travers l’accès à une activité professionnelle respectueuse des individus, qui les fait grandir et qui leur permet de ne pas être bloqués par la loi. Il vaut mieux que nos bénéficiaires soient présents à travailler avec nous plutôt qu’inactifs car l’inactivité les ramène le plus souvent à la prostitution. Nous leur offrons un petit revenu stable qui représente une réelle alternative à la prostitution ou au travail au noir. 

Notre originalité repose sur le regard qu’on porte à l’individu : nous considérons toujours l’intégralité de la personne, à tout moment. Nous ne voulons pas lui proposer l’ensemble des dispositifs sociaux possibles mais s’occuper de son entièreté. Voilà plutôt notre logique, cela n’empêche que parfois on la suit et on se plante, je n’ai réellement aucune morale à faire à qui que ce soit.  

  • En égard à votre approche de la personne dans son entièreté, comment appréhendez-vous cette démarche, par ses besoins ou par ses capacités par exemple ? 

Pour notre démarche d’impact social, après avoir beaucoup cherché puis rencontré le cabinet de conseil Kimso, nous sommes entrés en contact avec Cécile Renouard qui a mentionné l’approche par les capacités de Martha Nussbaum, inspirée par Amartya Sen. 

Nous avons décidé de suivre cette approche intégrale de la personne pour deux raisons : 

  • Parce qu’elle nous permet de ne pas regarder uniquement ses capacités d’accès aux droits mais également ses capacités de créativité, d’exprimer ses émotions ou encore d’être en relation à l’autre.
  • Parce qu’elle correspond à la vision originale de notre fondateur, qui lorsqu’on lui demandait combien de personnes il avait sorti de la rue, répondait de manière radicale « Je m’en fous, ce n’est pas le sujet ». Il considérait que les personnes intégrées à la société avaient tendance à projeter un projet sur la personne aidée et à lui imposer ainsi de réintégrer la même société qui l’a rejeté et qu’il a également rejeté. Cette approche par les capacités permet à la personne de se créer son propre chemin, de se réconcilier avec elle-même et avec la société, de sortir de ce cercle vicieux et ainsi de pouvoir participer à la création d’une nouvelle société. Notre fondateur souhaitait édifier l’Église, mais également la Ville, avec les gens de la rue. Il détenait une vision très idéaliste que nous reprenons par notre approche des capacités. Nous regardons ce dont les bénéficiaires sont capables et identifions autant ce qu’ils ne mettent pas en œuvre par refus que par barrage provenant de notre société.  La notion de liberté de la personne est primordiale. 

Aujourd’hui, nous mettons cela en pratique en suivant une démarche d’auto-évaluation par l’accompagné en échange avec l’accompagnant. Scientifiquement notre grille d’évaluation n’est donc pas exacte. Un constat peut mener par exemple à un désaccord sur l’échelle de progression de l’individu mais sera toujours créateur d’échanges. L’une des limites de notre démarche d’impact social réside dans l’absence de norme extérieure commune à l’ensemble des accompagnés. L’accompagnement, cependant, est toujours le même en se concentrant sur les déplacements des bénéficiaires. D’un point de vue théorique, notre démarche d’impact s’exprime par le souhait d’aider les individus à avoir un regard positif sur eux-mêmes et à se remettre dans une dynamique.  

  • D’un point de vue pragmatique, pourriez-vous nous présenter les 4 capacités racines et 7 capacités branches que vous aviez mentionnées ? 

Les 4 capacités racines sont : 

  • Estime de soi
  • Relations aux autres
  • Capacité à faire ses propres choix
  • Vie spirituelle, compris par le biais de réflexion sur le sens de la vie ou de la transcendance indépendamment d’une religion ou non 

Les 7 capacités branches sont : 

  • Santé
  • Expression des émotions
  • Conditions matérielles
  • Accès aux droits
  • Participation à la société
  • Rapport à la culture d’origine et d’accueil
  • Créativité

Elles se représentent sous la forme d’un outil : l’arbre des capacités que nous nommons Acerola. 

  • Comment considérez-vous la notion de besoins des bénéficiaires dans votre démarche d’impact social par rapport à celle des capacités ? 

L’association Aux Captifs traite seulement de la notion des capacités. Nous avons élaboré notre arbre des capacités par suite d’une étude extérieure menée par le cabinet de conseil Kimso sur 3 mois auprès d’une soixantaine de nos bénéficiaires, salariés et bénévoles. 

L’étude s’est déroulée sous la forme d’entretiens collectifs et individuels conduits par le cabinet Kimso. Je ne suis pas entré dans le détail de leur méthodologie mais je sais que les évaluatrices sont parties des capacités formalisées par Martha Nussbaum qu’elles ont ensuite arrangé en prenant en considération les réactions et verbatims sortis des entretiens. 

S’est ensuite tenu un échange avec le comité scientifique et le comité de direction pour formaliser un outil en phase avec l’essence de l’association. Leurs apports sont davantage allés sur la manière de regrouper ou non les branches par exemple. Ce qui a émergé de l’étude a finalement été assez en phase avec ce qu’auraient construit les membres des comités sans l’apport extérieur. Cela a même conforté notre intuition originelle sur certains points. 

Cependant nous avons interviewé seulement des individus accompagnés par l’association Aux Captifs, capables d’échanger, de comprendre notre démarche et en position suffisamment familière pour avoir envie de participer. Ils détenaient donc une certaine position de sachants. Il est bien possible d’y voir là une limite aux informations recensées. 

  • Comment faites-vous alors pour écouter la parole des individus plus éloignés des Captifs, que vous réussissez à toucher à la marge et dont la parole peut être limitée par certaines barrières ? 

Pour être clair, nous n’avons pas sollicité leurs paroles. Notre principal souci est que nous avons besoin que les individus soient là pour leur parler. Les barrières sont nombreuses : ponctualité, barrières de la langue … 

Nous avons réussi à lever la barrière de la langue pour les Nigérianes, les Sud-Américains et les Polonais. Nous avons tenté de nous débrouiller le plus souvent avec les langues : 

  • française, 
  • anglaise 
  • espagnole. 

C’est pourquoi notre guide est aujourd’hui accessible dans ses 3 langues. 

  • Pourriez-vous nous en dire davantage sur votre guide ? 

Notre guide transcrit la description des racines et branches en 5 niveaux de progression ou expression des capacités sous la forme d’une auto-évaluation avec l’accompagnateur.  Nous avons 2 versions : 

  • Une version accompagnant, rédigée sous forme de question 
  • Une version accompagné, rédigée sous forme déclarative utilisant la 1ère personne du singulier 

Notre guide évolue encore très lentement. Nous avions lancé 13 premiers entretiens tests avant la crise en 2020 qui s’étaient bien déroulés avec des retours très positifs. Nous avions mis les processus en attente durant les confinements. Ayant intégrés les contraintes sanitaires, nous venons de relancer le processus et sommes en train de gérer la résistance au changement. 

Notre pratique est commençante et nous y allons pas à pas. La moitié de nos antennes sont prêtes à faire le test sans frein majeur et à la seule demande d’être bien accompagnée. L’autre moitié est plus prudente. 

Les freins exprimés par les travailleurs sociaux au sujet du guide étaient les suivants : 

  • Le visuel de l’arbre qui a été estimé trop enfantin par certains. Je pense que ce n’est qu’un prétexte car ils étaient tout aussi critiques face à nos autres propositions d’araignée ou de tableur
  • La crainte d’un non-respect de la confidentialité des informations personnelles en intégrant ces éléments dans le logiciel de suivi de l’association. Nous leur rappelons alors que les accompagnés restent généralement plus longtemps qu’eux, c’est donc nécessaire d’avoir une trace pour suivre les processus dans le temps. 
  • La compilation des données recensées sur une cohorte d’accompagnés pour en tracer des directions dans le temps. Nous avons décidé de les écouter et de ne pas poursuivre pour l’instant la compilation, d’autant plus que certains médecins sont venus appuyer ce choix et ont validé la nécessité première d’estimer et mesurer l’impact individuel de l’outil. 
  • L’important de notre outil est de pouvoir rendre compte de la mesure d’impact social au bénéficiaire lui-même, et que ce dernier obtienne des informations sur des champs assez innovants tels que la créativité par exemple. 
  • La peur de ne pas savoir utiliser l’outil et réaliser l’accompagnement nécessaire. L’approche intégrale par l’outil ne fait pas du travailleur social un accompagnateur intégral.  

Quelles sont, d’après vous, les raisons profondes pour lesquelles les travailleurs sociaux semblent réticents à cette mesure de l’impact social ? 

Je pense qu’il y a plusieurs raisons principales à cela : 

  • Caractère très individualiste de leur accompagnement des bénéficiaires : ils déclarent avoir déjà des outils personnels efficaces. 
  • Prétexte de la confidentialité de l’accompagnement :  ils ne souhaitent pas être dictés comment ils doivent travailler, et par ailleurs ils ont généralement une crainte des remontées d’informations et des risques encourus pour les personnes accompagnées. J’avais noté cela déjà lorsque j’étais au conseil d’administration du SIAO.  
  • Problème de reconnaissance du travailleur social :  c’est une conduite du changement classique qui fait face à des oppositions.  
  • Et les salariés et les bénévoles de l’association ont-ils été associés à la création de l’Acerola ? 

Oui bien sûr, les bénévoles et salariés ont également été associés. Seulement, les travailleurs sociaux restent en moyenne 3 à 4 ans dans l’association et l’outil a été créé en 2018. Cela signifie que la moitié seulement des salariés encore présents ont participé à la création, les autres sont arrivés en cours de processus et n’ont pas vécu toute la construction. Il y a une nécessité de répéter sans cesse et réexpliquer la démarche. 

Avant 2018, aviez-vous déjà entamé des travaux ou projets sur la mesure d’impact social ? 

Nous avions fait des premiers tests : 

  • Indicateurs de fécondité, dont l’objectif était de mesurer les petits pas des accompagnés à l’aide d’une matrice excel. La vision derrière cet outil rejoint celle que nous détenons aujourd’hui, à la différence que l’évaluation était réalisée par l’équipe avec un regard posé sur la personne. Cette démarche non participative était gênante. 
  • Mesure d’impact social sur les programmes spécifiques, davantage centrée sur des indicateurs de résultats car nous avons des données stables, précises et facile à suivre sur 50 à 100 personnes par programme. (nombre de personnes qui ont commencé les démarches, qui ont arrêté, qui ont été jusqu’à l’abstinence, qui ont eu tel type d’accompagnement …). Ces indicateurs sont davantage objectifs et répondent à des critères de financement public ou privé. 
  • Dans le cas des mesures d’impact social sur vos programmes spécifiques, conduisez-vous la démarche en interne ou faites-vous appel à des intervenants externes ?

Cela dépend des programmes : 

  • Programme pour les malades psy à la rue : Nous avons souhaité réaliser une évaluation externe 
  • Programme de colocation solidaire : Nous avons réalisé deux audits de fonctionnement, qui allaient au-delà de l’unique évaluation d’impact 
  • Programme pour les personnes alcolo-dépendantes : Nous avons été audités et évalué lors d’une enquête de la direction générale de la santé sur l’ensemble de nos démarches d’accompagnement des personnes alcolo-dépendantes 
  • Pour quelles raisons avez-vous décidé de conduire des mesures d’impact social spécifiques pour vos différents programmes ? 

Nous avons conduit des démarches de mesure d’impact sur ces programmes en réponse aux contraintes des financeurs. Il n’y avait cependant que peu de travail à accomplir pour fournir les données requises, car l’équipe en place utilisait déjà ces indicateurs naturellement, afin de piloter les programmes. 

Ma croyance est que la mesure ne sera faîte de manière pertinente sur le terrain que si elle sert les gens du terrain. C’est une condition indispensable pour que l’outil soit une figure de la réalité. 

  • Pour quelles raisons avez-vous choisi une démarche d’auto-évaluation des bénéficiaires en présence de l’accompagnateur ? Avez-vous pris en considération les différents risques et biais pouvant émerger de cette double position de juge et parti ? 

Le biais de désirabilité sociale est effectivement un risque, mais nous faisons face à une contrainte plus forte : les accompagnés avaient de forte chance de refuser de parler à un tiers extérieur inconnu. Un des problèmes que nous rencontrons est l’exaspération des gens de la rue de raconter leur histoire à nouveau. Par ailleurs, notre démarche est un moyen de laisser l’accompagné sélectionner les dimensions sur lesquelles il souhaite être accompagné par le travailleur social. Cela a parfois créé des surprises et c‘est intéressant pour l’accompagnateur de laisser le bénéficiaire être acteur de son parcours. 

Selon moi, l’arbre des capacités est d’abord un outil qui nous aide à travailler en interne, et la mesure n’est absolument pas la quintessence de nos activités. Je veux qu’on continue à travailler et souhaite éviter la maladie des organisations au sein desquelles les managers passent plus de temps à rendre des comptes qu’à effectuer leurs missions. Je souhaite que la mesure reste une manière pour mes collaborateurs de travailler, qui va venir apporter une aide supplémentaire aux activités sur le terrain. 

  • Par qui est-portée la démarche d’évaluation d’impact social en interne ? 

Initialement, en tant que directeur général, j’ai beaucoup porté le projet en interne. Aujourd’hui, tout le comité de direction le soutient et le porte davantage que moi. Nous avons par ailleurs un comité scientifique au sein duquel il y a : 

  • Des chercheurs : Cécile Renoir, deux chercheuses du cabinet Kimso, le théologien Laurent Stalla-Bourdillon. Ils sont impliqués dans la démarche depuis le départ. 
  • Des dirigeants d’autres associations : Directeur général adjoint des Apprentis d’Auteuil, Délégué Général du Secours Catholique, Ancienne Directrice générale du SAMU Social. Ils sont intéressés par la démarche des Captifs et nous apportent des élargissements sur le sujet.   
  • Des experts de l’évaluation, venant de l’économie lucrative : Directeur du Développement Durable de Schneider Electric, un consultant spécialiste des évaluations d’impact et RSE, un consultant spécialiste de la cotation sociale des entreprises cotées, le Directeur général de Fleury Michon. Ces experts sont à l’affut de mesure d’impact sociale innovante, et souhaitent se tenir informés de ce qui se fait dans le milieu associatif. Ils apportent aux Captifs par ailleurs le regard un peu exigeant et rigoureux du monde de l’entreprise. 

Ce conseil scientifique nous permet de montrer que l’association des Captifs suit une méthodologie sérieusement autant en interne qu’en externe. 

  • Quel est le rôle que vous avez confié au conseil scientifique ? 

Le rôle du conseil scientifique est de rendre des avis constructifs. Nous nous rencontrions tous les 6 mois au début, mais cela a évolué en 1 fois par an. On leur rend compte de l’avancement de la démarche et leur pose les questions qui ont émergé. Ils nous fournissent des avis soit sur les questions posées soit sur la démarche générale. 

  • En termes de spectre de l’évaluation et du nombre de personnes accompagnées, où vous situez-vous aujourd’hui ? 

Aujourd’hui, nous sommes au tout début de la démarche et notre spectre d’intervention est limité. Nous avons choisi de commencer avec le noyau de nos bénéficiaires, ceux qui bénéficient d’un accompagnement social fort et durable et qui sont entre 200 et 300. L’idée est d’évaluer à partir de cette première expérience dans quelle mesure il est pertinent de l’élargir à d’autres personnes. Notre conviction est de proposer la démarche d’autoévaluation sociale seulement pour nos activités renforcées. Nous ne souhaitons pas réaliser cette auto-évaluation avec les personnes que l’on rencontre seulement dans la rue et à qui l’on ne fournit aucune prestation sociale. 

  • Auriez-vous des premiers résultats à communiquer issus de votre démarche d’autoévaluation ? 

Aujourd’hui, je peux vous communiquer des premiers résultats encore assez anecdotiques : 

  • Les racines les plus sollicitées par les accompagnés sont l’accès aux droits et la spiritualité. Cela témoigne notamment qu’ils reconnaissent notre différence d’accompagnement par rapport aux autres structures
  • Beaucoup d’accompagnés ont manifesté leur intérêt pour la mesure : volonté de recommencer de nouveau l’échange, avoir une copie du guide 
  • La pertinence du guide est limitée par rapport à l’accompagnement de personnes étant dans une situation psychiatrique compliquée. L’outil fournit l’occasion d’ouvrir un dialogue social et des champs, mais le résultat de l’évaluation n’est absolument pas significatif. 
  • Comment garantissez-vous aujourd’hui que les accompagnés comme les accompagnants s’approprient et comprennent les résultats ? 

L’entretien se termine par un plan d’action comprenant entre 1 à 3 actions, autour desquelles l’accompagné comme l’accompagnant s’engagent. L’idée étant de mettre davantage en dynamique le bénéficiaire. 

En ce qui concerne le sujet de la compréhension des résultats et la bonne utilisation de l’outil, nous ne sommes pas encore en mesure de le mesurer. Nous pensons davantage analyser cette thématique sur les évaluations que nous mettrons en œuvre dans 1 ou 2 ans. 

Je sais que cette démarche paraît très séduisante pour beaucoup d’interlocuteurs, notamment car elle redonne du sens au travail social. Cependant je mets en garde sur le fait que nous sommes au tout début d’une pratique à laquelle les travailleurs sociaux adhèrent peu à peu. 

En ce qui concerne votre précédente démarche autour des indicateurs de fécondité, aviez-vous pu communiquer ou partager des résultats ? 

Nous avions peu communiqué sur cette démarche, car au même moment nous avions dû changer notre logiciel informatique de suivi des personnes. Ces deux chantiers assez lourds se déroulaient en parallèle, et l’un a pris le pas sur l’autre.  

Néanmoins le cabinet Kimso a réutilisé les indicateurs de fécondité dans ses travaux afin de construire le nouvel outil. Les grilles que nous avions construit autour des indicateurs a été une donnée d’entrée pour les consultantes. 

  • Pourriez-vous nous en dire davantage sur le fonctionnement de votre logiciel informatique SIAM ? 

Nous avons des données de suivi assez complètes des personnes que nous accompagnons, complétées à chaque permanence, entretien ou tournée dans la rue : 

  • 1 entrée par personne : date de la 1ère rencontre, fréquence de visite, date d’entretien, 
  • 1 entrée par activité

Grâce à notre logiciel SIHAM, nous obtenons un historique complet qui nous permet de dresser des tableaux de bord de suivi. Je pourrais tout à fait en faire du social washing et l’utiliser afin de communiquer l’énorme impact social des Captifs.  Mais j’estime que ce sont uniquement des indicateurs de réalisation, et un outil de pilotage de l’activité. Après il est évident que j’utilise cet outil vis-à-vis de mes financeurs.

  • Comment la structure communique-t-elle en interne et en externe autour de votre nouvel outil de mesure d’impact social ? 
  • En interne, nous communiquons afin de faire participer les bénéficiaires et les travailleurs sociaux à la démarche par des conférences ou des formations. Nous avons mobilisé des ressources internes. Nos directeurs opérationnels sont actuellement en train de mettre en place le plan de déploiement de l’outil dans nos différentes antennes. Le conseil d’administration est, quant à lui, tenu au courant au fil de l’eau de l’avancée du programme. 
  • En externe, nous communiquons ouvertement à nos financeurs autour de cette démarche lors d’entrevues. Certains financeurs, souvent publiques, souhaitent davantage d’explications et être tenus informés sur son déploiement. Nous avons des échos assez variés. Par ailleurs nous ne suivons pas une logique de « communication agressive » et restons humbles même si nous sommes sollicités par de nombreux intervenants externes qui ont entendu parler de la démarche. Nous répondons à la demande par des entretiens au cours desquels nous explicitons notre outil. Plus de gens souhaitent épouser et comprendre notre démarche, mieux l’association s’en porte !  

Nous nous sommes lancés dans cette démarche initialement à la fois pour répondre aux demandes du terrain de mieux saisir la portée de nos actions, mais également pour proposer une démarche d’impact social qui nous semble correspondre aux enjeux sociétaux primordiaux que nous relevons.

  • Avez-vous des contraintes de reporting ou de remontées d’impact par vos financeurs ?   

En dehors de projets spécifiques que je vous ai évoqués, nous n’avons pas de contraintes. Parfois nos financeurs financent une évaluation d’impact social spécifique sur le projet qu’ils financent. D’autres nous demandent des informations que nous suivons naturellement en pilotage. Pour l’instant ils semblent assez intéressés, bien qu’un peu sceptique sur notre dépendance vis-à-vis de la partie auto-évaluative de la démarche. 

Par exemple, pour le projet d’accompagnement des malades psy dans la rue, l’Agence Régionale de Santé a financé spécifiquement une mesure conduite un chercheur dans une modalité de recherche-action afin de mesurer l’impact positif de cette démarche. 

  • Nous arrivons à la fin de notre entretien, quels sont, d’après vous, les perspectives et les enjeux à venir autour de l’évaluation d’impact social ? 

J’espère que l’évaluation d’impact social va se déployer petit à petit. 

  • Selon moi, le principal enjeu est interne dans la durabilité et le déploiement de notre outil. Cela passe par une appropriation par les personnes en place et les équipes qui nous rejoindront. Ce qui est reconnu aujourd’hui par l’ensemble de nos parties prenantes est que notre outil permet d’expliciter notre conception de la personne humaine dans son intégralité et l’accompagnement que l’on souhaite leur proposer. Nous n’avons néanmoins par encore trouvé de solutions concrètes afin de permettre une prise en main et compréhension rapide de l’outil par nos nouveaux travailleurs sociaux. 
  • Notre 2nd enjeu réside dans la consolidation de notre outil et notre communication vis-à-vis de nos financeurs dans les années à venir. La fiabilité et perception des résultats consolidés pourront être contestés par le fait que la démarche repose sur des questionnaires d’auto-évaluation. Mais la réalité dépend beaucoup des lunettes que l’on porte pour la regarder, si l’on prend le point de vue des bénéficiaires ou celui de nos normes sociales. 

Nous proposons par notre outil une vision du travail social, et nous souhaitons la défendre. 

Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions et votre temps. 

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